Revenu de base pour les artistes : c’est possible.

Comment s’organiserait un revenu de base pour les acteurs culturels suisses ? ScèneSuisse se prête à un exercice de réflexion et à un calcul provisoire.

L’Irlande a fait la une des journaux du monde entier avec son programme « Basic Income for the Arts » (BIA). Après une phase pilote de trois ans (2022-2025) aux résultats extrêmement positifs, le gouvernement irlandais a décidé, en février 2026, d’instaurer ce modèle de manière permanente.

À quoi ressemblerait un projet similaire en Suisse ? ScèneSuisse se livre à une simulation et explore les pistes d’un revenu de base pour les artistes et les acteurs culturels dans notre pays.

Les différences

Alors que le modèle irlandais, basé sur un tirage au sort, ne sécurise qu’environ 20 à 25% des artistes, un tel « privilège par le hasard » serait politiquement impensable en Suisse : ici, il faudrait une solution pour tous. Cela se répercute sur les coûts. De plus, le fédéralisme suisse poserait ses propres défis : contrairement à l’Irlande centralisée, la Confédération, les cantons et les communes devraient renégocier entièrement le financement et l’organisation dans une interaction complexe.

Le principe suisse des 4 500 francs*

*(tous les chiffres sont des approximations, sauf indication contraire)

Le concept serait simple mais efficace : un revenu de base étatique de 3 000 francs constitue le socle. S’y ajoute une franchise généreuse de 1 500 francs sur les revenus propres. Toute personne gagnant jusqu’à 1 500 francs par son art ou des jobs accessoires peut conserver l’intégralité de cette somme. Ce n’est qu’au-delà que les montants sont déduits de l’aide étatique.

L’objectif : un revenu total garanti allant jusqu’à 4 500 francs. Ce n’est pas un luxe, mais la base d’une vie digne en Suisse, incluant la prévoyance vieillesse et la caisse maladie.

Mais à quel prix ?

Les critiques poseront immédiatement la question des coûts. Pourtant, si l’on déduit l’aide sociale qui devient caduque, la baisse des coûts de santé, les indemnités de chômage et les nouvelles recettes fiscales générées par des artistes stabilisés, il reste 882 millions de francs de coûts supplémentaires effectifs. Cela semble beaucoup. Mais mettons cela en perspective :

  • Selon l’OFROU, la construction d‘un kilomètre d’autoroute en terrain relativement simple coûte en moyenne entre 100 et 150 millions de francs en Suisse.
  • Pour les subventions agricoles, la Confédération verse chaque année environ 2,8 milliards de francs de paiements directs. Répartis sur les quelque 48 000 exploitations agricoles, cela représente une moyenne de 58 000 francs par domaine, soit près de 5 000 francs par mois.

Si l’on compare le modèle culturel proposé à ces chiffres, les proportions paraissent presque modestes. Pour sortir de la précarité les quelques 47 000 professionnels du noyau artistique, l’État ne devrait investir net que 882 millions de francs supplémentaires. Cela correspond à un investissement net de l’État de seulement 18 766 francs par acteur culturel, soit 1 564 francs par mois.

Mais le calcul ne s’arrête pas là. Si l’on réorientait seulement 20 % de l’actuelle promotion culturelle publique (environ 3 milliards de francs, Confédération, cantons, communes), soit 600 millions de francs, vers la rémunération directe des artistes, les coûts tomberaient à 282 millions de francs par an. En incluant les économies réalisées dans l’administration et la bureaucratie. C’est l’équivalent de deux kilomètres d’autoroute.

Utilité sociétale et économique

  • Le catalyseur économique : En Irlande, le projet pilote a montré que les artistes réinjectent presque 100 % de leur aide directement dans l’économie locale. En Suisse, avec sa forte densité de prestataires de services et de PME, cet effet serait encore plus marqué en raison du pouvoir d’achat élevé. Les études économiques dans le secteur culturel montrent souvent un multiplicateur de 1,6 à 2,5. Cela signifie que chaque franc reçu par un artiste génère jusqu’à 2,50 CHF de chiffre d’affaires supplémentaire dans d’autres secteurs.
  • Égalité des chances et diversité : L’art devient un métier d’avenir, permettant de fonder une famille et d’avoir une visibilité à long terme. Le spectre des voix dans les arts de la scène, la littérature et la musique devient plus large et plus audacieux.
  • Santé psychique et stabilité sociale : l’État économise des millions à long terme, car l’angoisse existentielle disparaît en tant que risque de maladie et de pauvreté au troisième âge.

Conclusion

Voilà pour notre exercice de réflexion. Voyez-vous une possibilité pour un revenu de base pour les acteurs culturels en Suisse ? Comment gérons-nous le changement sociétal impulsé par l’IA et la technologie ? Vos idées et vos critiques sont les bienvenues en commentaires !

Justificatif de calcul

SectionPoste de coût / d’économieBase de calculMontant (année)
1. COÛTS BRUTSGroupe « Précaire »15 000 pers. × 3 000 CHF/mois540 mio. CHF
(Versements)Groupe « Moyen »12 000 pers. × 3 000 CHF/mois432 mio. CHF
Groupe « Déduction partielle »10 000 pers. × 2 000 CHF/mois (moy.)240 mio. CHF
Groupe « Seuil limite »5 000 pers. × 1 000 CHF/mois (moy.)60 mio. CHF
Groupe « Autonome »5 000 pers. (> 4 500 CHF de revenu)0 mio. CHF
Total Brut1,272 mrd. CHF
2. DÉDUCTIONS (ÉTAT)Aide socialeSuppression forfait entretien & loyer– 90 mio. CHF
(Substitution)AC / Indemnités journalièresRéduction des indemnités chômage– 80 mio. CHF
Prestations complémentairesSuppression des aides au logement– 40 mio. CHF
AdministrationArrêt de la bureaucratie des bourses– 30 mio. CHF
Total Économies– 240 mio. CHF
3. RETOURS FISCAUXTVA8,1 % de TVA sur la consommation– 100 mio. CHF
(Fisc)Impôt sur le revenuImpôts sur les revenus stabilisés– 50 mio. CHF
Total Retours– 150 mio. CHF
4. RÉALLOCATIONPromotion culturelleDéduction de 20 % du budget de 3 mrd.– 600 mio. CHF
RÉSULTAT FINALCoût additionnel netBrut moins (2+3+4)282 mio. CHF

 

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